Le festival « Agadez, capitale de la Paix », a vu le jour en 2015. Comme une respiration qui s’invite dans le chaos, cette initiative a fait surgir une autre réalité, celle vécue par les habitants, en contrepoint des images véhiculées à l’international par les médias sur deux focus récurrents : terrorisme et migration clandestine.

Mawli Dayak, une personnalité locale et internationale, sait susciter l’adhésion autour du projet et fédérer les énergies. En juin 2018, fort de cette expérience, il récidive en organisant avec d’autres partenaires africains le CITAO, 1er salon du tourisme d’Afrique de l’Ouest.

Eriger la ville principale au Nord du Niger au rang de capitale de la Paix le temps d’une belle programmation artistique et culturelle, il fallait oser ! Tout comme organiser ce salon international au cœur de la « zone rouge » qui bloque toute possibilité de développement et de reprise de l’activité économique basée sur l’accueil.

C’est dire avec quelle force toute une population est prête à s’engager pour rappeler combien l’ancienne cité caravanière était attractive et touristique autrefois. C’est à travers la musique et ses artistes que cette région désertique entend également renouer avec sa vocation d’hospitalité et d’ouverture, héritée d’une culture nomade multimillénaire.

Bombino, l’artiste nigérien du moment.

Bombino, l’artiste nigérien du moment.

La culture transmise à nos enfants est le levain de demain

La musique et l’éducation à la paix, unies dans un même combat contre le mépris de toute dignité humaine, le renoncement, le fatalisme, la dictature des frontières, redessinent un paysage culturel. Là où les tensions font l’actualité autour de la question des migrants qui transitent ou s’installent dans des baraquements improvisés le temps de leur départ dans le Sahara vers la Libye, il est possible de compter sur le secteur culturel pour ne pas réduire le quotidien aux tensions liées aussi à la menace que font peser les groupes terroristes implantés dans les pays voisins sur toute manifestation festive et foule rassemblée grâce à la musique. À ce titre, aucune ville ne peut prétendre être plus sûre qu’Agadez, en Afrique, en Amérique, en Europe ou en Asie.

Au Sahara comme ailleurs, détermination et absence d’issue semblent peser plus fort que la menace. « La création d’emplois, l’accès à la culture, sont les meilleurs remparts contre l’obscurantisme, le désœuvrement qui poussent des jeunes dans les bras des organisations djihadistes », explique Mawli Dayak.

Le 25 décembre 2015, dans l’émission « les voix du monde », l’initiateur du festival soulignait sur RFIavec clairvoyance et réalisme la corrélation qui existe intrinsèquement entre abandon de la culture et absence de paix.

La musique est source de culture, elle a contribué à créer les racines des différentes ethnies du Niger, elle est le premier vecteur d’information, de sensibilisation avant l’ère moderne des nouvelles technologies. Elle est aussi ce qui lie les générations entre elles. Elle reste un mode d’expression privilégié pour véhiculer des messages forts, en réponse aux problèmes rencontrés par telle ou telle communauté.

À l’heure d’internet, du mobile, du satellite, le pouvoir de la musique reste d’actualité au Niger, comme en témoigne l’impact d’une chanson de Bombino, l’enfant d’Agadez, intitulée en Kel Tamasheq (langue locale du Niger), « Alher » (la paix), écrite pour apaiser un conflit entre deux ethnies, les toubous et les touaregs, et dont le clip ne peut pas être plus explicite.

Les préceptes religieux se proposant de plus en plus comme une pensée unique, la nouvelle génération se voit enseigner dès le plus jeune âge que jouer de la musique est un péché. Les petits naissent désormais dans un monde où les artistes peuvent du jour au lendemain devenir les cibles prioritaires d’exactions commises par des terroristes.

Au sein de groupes organisés, ceux-ci utilisent le fait religieux à des fins criminelles et crapuleuses, mais peuvent dans la confusion des messages passer aux yeux d’enfants déjà « embrigadés » pour les héros d’une cause supérieure.

Agir pour la culture, une affaire d’engagement

La complexité de la situation liée à ce phénomène, change profondément la donne et alimente une sorte d’ambivalence dans les orientations publiques en matière de soutien de la filière musicale. Tout en développant des discours d’encouragement aux artistes, les autorités peuvent arguer que l’urgence est ailleurs.

Par conséquent, considérer comme allant de soi qu’il ne faut rien attendre des institutions semble être un constat partagé et admis, alors que ne rien en attendre pose justement question sur le rôle de ces institutions en matière d’action culturelle et de reconnaissance du rôle majeur des artistes. Dès lors, il reste une seule option pour se produire et sortir un album : l’autofinancement avec l’espoir d’une ristourne conséquente sur le prix de la location du studio, quand l’artiste ne peut pas négocier sa gratuité.

À Niamey, Florent Sessou connaît bien le problème pour avoir créé son label en 2011, Flow Wolf. Pour s’en sortir économiquement et consacrer du temps à de jeunes artistes qu’il repère dans des karaokés, il lui faut être polyvalent et souvent travailler gratuitement, malgré la nécessité d’équilibrer ses investissements. Fier d’avoir monté son affaire, si Florent se passionne pour son métier, la production et l’enregistrement ne sont qu’un volet de son activité professionnelle, le volet « maigre » même. Il produit des documents audio-visuels, il propose des prestations de décoration pour les spectacles vivants.

« Les artistes n’ont pas les moyens de rémunérer mes prestations, ni la location de mon studio d’enregistrement. Alors sur cette activité, je ne gagne rien. Ce qui m’importe, c’est qu’on ne puisse plus dire qu’on ne sait pas faire de la qualité au Niger. Si tu ne bosses pas comme il faut, ça gâche l’image. Il faut être exigeant. J’aimerais comme tout le monde disposer du matériel dernier cri, je fais avec ce que j’ai et j’ai de bons outils. J’ai aussi des idées plus qu’il n’en faut dans la tête. C’est le temps et les moyens qui manquent. Je rêve d’avoir le lieu adéquat pour enregistrer des chorales, des projets artistiques qui mériteraient d’être mieux défendus, mais je suis déjà content d’avoir pu accompagner des jeunes de 18 à 22 ans qui ne connaissaient rien à la musique, dans le travail de la voix et du jeu scénique » explique-t-il.

Leur musique passe en boucle à la radio, dans les boîtes et les maquis (les bars). Depuis 2011, ils sont déjà sept à être passés par son studio et son label pour se construire une toute jeune carrière de A à Z. Florent ne se contente pas d’être manager, arrangeur, coach, il écrit aussi des textes. Au-delà d’apporter de la nouveauté dans le paysage musical, ce que voudrait décrocher l’entrepreneur culturel pour ses jeunes talents, ce sont des contrats à l’étranger, seule façon d’espérer une improbable rentabilité au regard du temps passé, de l’énergie et des frais engagés. Dans un autre registre, celui du blues touareg, Hassane SOS, 21 ans, accompagne lui aussi des artistes qui ont choisi Niamey comme port d’attache.

Composé de musiciens d’origine nomade, du Mali, du Niger, le groupe Toumastine s’est fait connaître en misant sur la scène et l’enregistrement en 2018 d’un premier album autofinancé, ahnafet.

Face au public, Daoud, 6 ans attire tous les regards tant il est animé d’une énergie qui donne envie d’oublier que le Sahara, c’est aujourd’hui des milliers de déplacés, des négociations internationales et des décisions qui se prennent sans que la population ait son mot à dire, en plus des problèmes de sécheresse suivies de pluies dévastatrices qui paupérisent déjà toute la région.

Hassane SOS n’est pas que manager, il est également réalisateur de clip à ses heures et preneur de son avec son téléphone portable, faute de mieux. C’est aussi l’animateur de Rythme du Niger, une émission TV qu’il a créée et dont tous les enregistrements sont accessibles sur YouTube depuis sa première diffusion le 15 avril 2016.

Ce goût pour la musique lui est venu à l’orphelinat. À l’institut SOS Village d’enfants, chacun avait sa chance et pouvait s’exprimer sur ce qu’il souhaitait faire à l’avenir. Pour le petit Hassane déjà amateur de karaoké, la voie s’est tracée à l’écoute des animateurs radio qui ont éduqué ses oreilles et lui ont transmis leur passion de la musique nigérienne.

Une chanson internationale pour la paix

Le 24 avril 2018, le public d’Agadez accueillait avec enthousiasme la soirée de clôture de la 4ème édition du festival Sahel Hip Hop et Musiques du Monde. Hassane Djobala, promoteur de l’événement, tenait à délocaliser cette soirée pour organiser une Caravane culturelle pour la Paix avec les artistes africains programmés à Niamey. Tous ces artistes ont répondu présents pour dire leur souhait d’agir en solidarité et en conscience autour d’un mot d’ordre : Migration, extrémisme violent, de l’urgence d’offrir à la jeunesse africaine une alternative et des perspectives d’avenir. Le festival leur a donné la possibilité de composer et d’enregistrer ensemble.

Hassane Djobala, 34 ans, diplômé en communication, est d’abord passé par une expérience de DJ dans les plus grandes discothèques de la capitale, puis par le circuit de la radio et de la télévision, avant de créer son label Djobala production en 2004. Son idée ? Participer activement à la mobilité des artistes à l’échelle nationale et internationale. Après 15 ans de responsabilités diverses dans la sphère médiatique, il a fait le choix de créer sa propre entreprise pour consacrer 100% de son temps à la culture, à la création de son réseau professionnel, à la promotion de la musique nigérienne.

 

« Faute de moyens, la population et les artistes n’ont pas toujours la possibilité de venir à Niamey, alors avec Sahel Hip Hop, nous contribuons depuis trois éditions au brassage culturel et à la valorisation de ces artistes qui rencontrent ici des pointures de la scène internationale, aussi bien dans le domaine du rap et des musiques urbaines, que dans celui des musiques du monde. C’est la première fois que Sahel Hip Hop programme un concert délocalisé. C’est un choix important dans notre démarche volontaire, d’aller au plus près de la jeunesse, surtout dans cette zone qui connaît de graves difficultés ».

En calant son festival et cette soirée très spéciale à Agadez sur la journée de la Concorde nationale, Hassane Djobala est allé au-delà du symbole, des discours convenus, des promesses non tenues. Il veut rappeler que pour ramener la paix au Niger, il faut avant tout essayer de faire en sorte que les populations et les artistes des zones rurales puissent accéder aux mêmes droits que celles et ceux qui bénéficient de plus d’ouverture et d’opportunité dans les capitales africaines ou via leur capacité de mobilité à l’étranger.

 

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